La réalité indigène questionne l'Eglise

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AMÉRIQUE LATINE -  Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes, membre de la Commission épiscopale pour la Mission universelle de l'Eglise, est chargé d'accompagner le Pôle Amérique Latine et Caraïbes. Il partage le bilan d'un voyage au cours duquel il a rencontré les Français et fait le lien avec l'Eglise locale.


Quels étaient les objectifs de ce voyage en Bolivie et au Chili ?

Tous les deux ans, le pôle Amérique latine réunit la dizaine de délégués des missionnaires français, prêtres diocésains, religieuses, religieux, coopérants laïcs, dans les pays d'Amérique latine où ils sont présents, c'est-à-dire presque tous ! Dans un premier temps, les participants donnent des nouvelles de chacun des pays et des missionnaires français qui travaillent dans les Eglises locales. Puis on approfondit un thème en lien avec la mission en l'Amérique Latine. A cette occasion, des experts et des invités nous aident à creuser le thème choisi. C'est aussi l'occasion pour rencontrer les missionnaires français présents dans le pays, ou encore l'Ambassadeur de France, puisque nos missionnaires sont aussi des représentants de la France. Cette année, le rendez-vous a eu lieu à Cochabamba (Bolivie) où le Père Luc Lalire, Secrétaire du Pôle Amérique latine au Service national de la Mission Universelle de l'Eglise, et moi, nous nous sommes retrouvés avec les délégués français. Nous avons fait quelques rencontres : l'évêque émérite de Potosi, Mgr Walter Perez, et aussi l'archevêque du lieu, Mgr Tito Solari, qui m'a confié une demande de prêtre Fidei Donum et proposé d'envoyer un de ses prêtres en France. L'évêque actuel de Potosi avait été sollicité pour nous parler de la réalité de l'Eglise bolivienne. Pendant mon séjour au Chili, j'ai aussi eu des contacts avec l'archevêque de Santiago, Mgr Ricardo Ezzati, Président de la Conférence épiscopale.


Que retenez-vous de cet échange d'informations ?

Une réalité domine sur tout le continent : C'est le problème du narcotrafic. Il a des incidences énormes sur l'économie et la vie sociale. Cette réalité extrêmement forte interroge forcément la pastorale. L'Eglise a des actions ponctuelles d'accompagnement des victimes de la drogue, mais je crois que tout le monde est un peu désemparé face à ce phénomène qui a pris des proportions considérables. J'ai pu le constater au Chili où je suis allé voir des prêtres à Antofagasta puis à Santiago. J'ai notamment passé du temps avec le Père Gérard Ouisse, curé de La Legua, un quartier de Santiago qui est le centre de gravité du narcotrafic, avec tout ce que cela signifie de violence. Le Père Ouisse a dénoncé avec courage cette réalité : il a été un moment sous protection policière, étant un de ceux qui refuse de se taire devant cette plaie sociale et morale. Quand j'y étais, il y a 8 jours, nous avons entendu des coups de feu à la fin de la messe...


Quel thème avez-vous approfondi ?

Un thème assez important pour un certain nombre de pays d'Amérique latine : « La réalité indigène. Questions culturelles et pastorales ». Cela concerne les pays comme le Chili avec les Mapuches. Dans les pays où cette réalité est très présente, elle pose des questions à l'Eglise locale, des questions en particulier d'inculturation. Cette Eglise n'a d'ailleurs pas toujours su trouver la manière d'accompagner cette population spécifique et de lui proposer l'Evangile. Il ne faut pas oublier qu'elle est d'origine espagnole plus que locale.


Quels points d'attention souhaitez-vous partager au réseau de la Mission universelle ?

J'en retiens trois. Le narcotrafic est un signe de la grande pauvreté d'une partie de la population. Un chancre comme celui-là ne peut s'étendre que sur des corps fragilisés. Cela doit nous rappeler qu'une grande partie des habitants vit à l'écart de l'enrichissement. Beaucoup de ces pays dits émergents voient se développer des richesses nouvelles mais aussi une extension de la pauvreté. On trouve difficilement un système de partage des richesses.

J'ai découvert davantage la réalité indigène. La question rencontrée par tous ces pays est celle de l'accueil de ces cultures indigènes. En Bolivie, elles ont été imposées par la volonté politique du président d'origine amérindienne, Evo Morales. Ailleurs, cette cohabitation n'a pas toujours été simple. Les indigènes ont souvent fait partie des peuples opprimés. Aujourd'hui encore, on n'est pas sorti de la question de l'intégration sociale. Je dirais aussi que le christianisme a été jusqu'à un certain point le seul facteur d'opposition aux diverses dictatures dans ces pays. Dans le Chili du général Augusto Pinochet, un certain nombre de chrétiens étaient favorables au régime au départ car celui-ci représentait l'ordre, par opposition au « désordre communiste ». Mais très vite, l'Eglise a vu qu'il fallait réagir contre l'injustice et les pressions, d'où la création du Vicariat de la Solidarité pour la défense des populations pauvres et marginales.

On commence aussi à mesurer quelques fruits de la Conférence d'Aparecida (Brésil) [rencontre de l'épiscopat latino-américain et des Caraïbes en mai 2007, NDLR]. Les évêques ont décidé de la mise en place d'une mission continentale, avec la volonté de construire une Eglise plus ouverte sur le monde et sur les catégories les plus défavorisées de la société.

 

www.eglise.catholique.fr

Publié : 28/02/2012

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