Une autre économie est possible

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RÉFLEXIONS - - Pour la sociologue Isabelle Jonveaux, le modèle économique monastique prouve que la sobriété et l’éthique ne sont pas incompatibles avec la réussite.

Isabelle Jonveaux vient de publier Le monastère au travail : le Royaume de Dieu au défi de l’économie (Bayard), dans lequel elle étudie « comment les moines opèrent la délicate intégration de l’économie et du travail dans une utopie qui leur est réfractaire par définition ».

Que peuvent nous apprendre les moines avec leurs pratiques économiques ?

Ils montrent qu’un modèle fondé sur d’autres valeurs que celles du monde – respect de la personne, charité, entraide, refus de la performance à tout prix – peut réussir. Les moines consomment moins et ainsi peuvent épargner plus. Ils nous proposent l’idée d’une économie de la sobriété : produire en fonction des besoins et non au-delà. Et si l’on reçoit plus, on donne. Il est vrai que par le passé, certains monastères se sont enrichis. Mais comme tous chrétiens, les moines ont toujours été tenus à l’impératif de charité. L’idée des 10 % de revenus pour les pauvres est assez ancienne.

Certains monastères investissent tout de même en bourse…

Chaque communauté met en place son propre modèle. À Saint-Wandrille (Seine-Maritime), le bénédictin responsable a en effet souhaité gérer les revenus du travail de la communauté de manière professionnelle. Par contre, il va placer l’argent à bon escient, donc de manière éthique. Le placement doit servir le but monastique, à travers des entreprises éthiques. Certains monastères choisissent d’abonder un fonds qui aide le diocèse.

L’objectif n’est pas de vivre des intérêts mais de continuer à jouer un rôle chrétien dans l’économie. On peut faire des rapprochements avec l’économie sociale et solidaire. Il y a longtemps, Sœur Nicole Reille a développé le concept d’économie prophétique (1). Les moines de Saint-Wandrille siègent dans des conseils d’administration de sociétés au sein desquels ils peuvent diffuser leurs idées. Et si l’entreprise dévie de sa ligne, les religieux peuvent se retirer. Ils gardent la maîtrise.

Au XIXe siècle, quand naissaient les usines modernes, les patrons allaient voir ce qui se passait dans les monastères. Que cherchaient-ils ?

Le philosophe Michel Foucault (2) raconte comment le monastère est alors apparu comme un modèle dans deux do­maines : l’organisation du temps et celle de l’espace. Sans montre, ni horloge, seul le clocher réglait alors le temps. L’usine réclamait un rythme précis, que les moines vivaient depuis des siècles avec l’alternance entre le travail et la prière. Ils savaient également gérer l’espace en regroupant les ouvriers dans une même salle de travail dans laquelle on peut voir ce que fait chacun.

Aujourd’hui, le monde de l’entreprise regarde-t-il ce qui se passe à l’intérieur des clôtures monastiques ?

Des échanges existent. Des monastères comme Notre-Dame de Ganagobie (Alpes de Haute-Provence) organisent des sessions pour managers. D’autres part, lors de retraites, des patrons expérimentent l’alternance travail-prière, comme autre approche de la gestion de l’activité.

La Règle de saint Benoît est étudiée comme méthode de management. Bien sûr, les objectifs recherchés ne sont pas les mêmes, mais la Règle vise à l’optimisation de la vie d’un groupe de personnes pour un but donné. On peut en reprendre les conventions. Et s’inspirer de la place de l’Abbé comme responsable face aux autres.

Le choix de l’agriculture bio par de nombreux monastères est-il le fruit d’une prise de conscience écologique pionnière ?

Ne soyons pas idéalistes. Beaucoup de monastères ont fait ce choix pour des raisons concrètes et économiques. Les énergies vertes sont moins chères que le fuel. Leur engagement a ensuite été relu avec les arguments écologiques que la société a envie d’entendre de leur part. Le rapport à la création et à la nature a toujours intéressé le monde monastique. Cela les sert aujourd’hui, comme un produit marketing efficace. Ce ne fut pas toujours le cas. À l’époque du productivisme agricole, l’abbaye de Kergonan avait mis en place le premier élevage de dindes hors-sol du Morbihan.

(1) Religieuse de la Congrégation Notre-Dame, elle a fondé en 1983 le premier fonds de placement éthique en France avec l’association « Éthique et Investissement ».
(2) Surveiller et punir, Gallimard.

 

Par Philippe Clanché

http://temoignagechretien.fr

Publié : 04/11/2011

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