«Ecoute, Dieu nous parle»

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FRANCE -  La 34e Rencontre de l’Association internationale et interconfessionnelle de religieux et religieuses a eu lieu à la Communauté de Pomeyrol (France), du 12 au 18 juillet 2012. Bercés par le chant des cigales, à l’abri des grands pins du parc, dans la belle lumière inspiratrice des paysages de Van Gogh et la douceur du climat, les quelques 70 participants venant des Eglises et communautés catholiques, orthodoxes et protestantes, et de 12 pays (Belgique, Bulgarie, Espagne, Estonie, France, Grèce, Italie, Pologne, Roumanie, Suisse, Tchéquie et Ukraine) ont vécu une semaine intense sur le thème de l’écoute de la Parole.

Durant ces quelques jours bénis nous avons participé au rythme de la vie de cette petite Communauté protestante de Pomeyrol (au sud d’Avignon), dont la vocation est la prière pour l’unité des chrétiens. Trois offices quotidiens, matin, midi et soir. Et celui des Complies qui conclut la journée. A la fin de chaque petit déjeuner, la lecture de la Règle de la Communauté nous introduit merveilleusement au thème de la Rencontre : la Parole de Dieu vivifiante :

«Prie et travaille pour qu’Il règne! Que dans ta journée, labeur et repos soient vivifiés par la Parole de Dieu! Maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ! Pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes: Joie, simplicité, miséricorde»!

Mgr Athénagoras Peckstadt, évêque orthodoxe du Patriarcat Œcuménique en Belgique et président de l’Association, introduit la Rencontre en remarquant qu’il s’agit d’un thème qui convient à tous les chrétiens.  «La Parole de Dieu, les Evangiles, nous donnent la direction pour cheminer vers Dieu». La prieure de Pomeyrol, Sœur Danièle, souhaite la bienvenue: «Vous voir ici est un avant-goût de la fête de la Transfiguration. Ces Rencontres sont un véritable tremplin de communion et nous poussent à dire que l’un sans l’autre nous ne pouvons rien».

La Parole, Perle précieuse

Un message du patriarche œcuménique Bartholomée est ensuite lu par le président: «L’homme moderne ne cherche pas dans les monastères des activités philanthropiques, mais la communion vivante avec la Parole de Dieu. Là, le logos humain est inutile, car Dieu y parle et on l’écoute. La Parole est la Perle précieuse qui nous fait trouver la paix».

Suivent des messages du Service des moniales en France et de la Conférence des religieux et religieuses de France: «Les moines sont serviteurs de la Parole de Dieu, ils ont à faire entendre ce que l’Esprit dit aux Eglises. Les communautés se doivent d’être des laboratoires œcuméniques… L’accueil des personnes doit toujours l’emporter sur le jugement des idées… L’unification de l’être passe par la rencontre».

Ecouter la Parole

Le premier exposé a été confié au pasteur Laurent Schlumberger, président du Conseil national de l’Eglise réformée de France. Il rappelle que ce thème «Ecoute, Dieu nous parle» a été choisi par son Eglise suite à sa fusion avec l’Eglise luthérienne de France: «Devant l’ampleur des questions administratives, un retour à la source s’est fait sentir de manière impérative».

«Ecoute»: le peuple de Dieu devient peuple en écoutant dans le désert. Jésus appelle à l’écoute. L’Eglise est créature de la Parole.

«Dieu nous parle»: le nous indique l’importance du partage. Il s’agit de se mettre les uns à côté des autres pour écouter. Mais dans une société sécularisée et abasourdie de bruit, la question se pose : comment écouter Dieu aujourd’hui ?

Comme le prophète Jonas, on peut réagir à la Parole en ne lui faisant pas confiance. Or pour pouvoir écouter, il faut le silence. L. Schlumberger le souligne : « Le silence est la condition et l’essentiel de la Parole ». Il faut aussi du temps : «L’homme trop pressé n’a pas de disponibilité. C’est le sens du sabbat. Parfois il faut une panne pour que la parole de Dieu déploie son impact».

Le pasteur Schlumberger estime que «la lecture communautaire est la voie royale pour redécouvrir la lecture de la Bible. La plupart des textes ont été écrits pour être lus ensemble. Dans une telle lecture, on découvre qu’il y a des trésors insoupçonnés dans la vie de chacun».

Prier la Parole : la Lectio divina

Lire ensemble les Ecritures, c’est ce que trois lectio divina communautaires ont permis de vivre. Elles ont été animées par deux membres de l’Ecole de la Parole, le Père Rolf Zumthurm, prêtre dans le diocèse de Sion et le pasteur Martin Hoegger, pasteur de l’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud. L’Ecole de la Parole s’inspire de la « Scuola della Parola » du Cardinal Martini, bibliste et ancien archevêque de Milan. En Suisse romande, cette forme de lectio communautaire a été dès le début œcuménique. Les trois textes proposés ont été tirés de la brochure de cette année sur l’Evangile de Jean : à savoir le Prologue, la rencontre avec les premiers disciples et Jésus à Cana.

Ces précieux moments ont permis de vivre ce qui était dit durant les conférences. Ainsi la forme n’a pas été séparée du fond : invocation de l’Esprit saint, écoute profonde de la Parole dans le silence, partage de la vie à la lumière de l’Evangile, prière en réponse à la visite du Verbe.

 

 

 

La protestation de la Parole

P. Grégoire Papathomas, archimandrite et professeur de théologie à l’Université d’Athènes et à l’Institut Saint Serge à Paris, donne la deuxième conférence de la Rencontre sur le thème Monachisme et Sécularisation.

Après l’édit de Milan en 313, année clé dont nous célébrons les 1700 ans l’année prochaine, les persécutions ont cessé, mais un relâchement s’est fait sentir dans l’Eglise. C’est alors qu’est né le monachisme afin de maintenir l’orientation eschatologique de l’Eglise. C’est «sa seule et unique raison», car «la sécularisation est une menace permanente de l’Eglise et même du Monachisme». Les moines transformèrent alors «le martyre du sang» du temps des persécutions en un «martyre de la conscience».

Face à la tendance de la société post-moderne qui marche vers une coupure totale de la communion avec Dieu, la réponse des chrétiens est de revenir à la Parole de Dieu. «Le chrétien croit en la Vérité révélée. Grâce à cette foi, il est convaincu de la vie eschatologique…Il espère et il attend et cet espoir ne faiblit pas».

Cela tous les chrétiens sont appelés à le vivre, mais en particulier le monachisme, qui est une protestation contre toute sorte de sécularisation. Il sait que le Royaume de Dieu est proche parce que le Christ ressuscité est parmi nous.

La Parole qui élargit

Au soir de ce samedi 14 juillet, nous nous retrouvons dans l’église de Saint-Etienne-du-Grès autour de l’archevêque du diocèse d’Aix en Provence, Mgr Christophe Dufour, qui lit la salutation des évêques de France. Dans son homélie il médite sur la prière du début de la lettre aux Ephésiens : Béni soit le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Il y découvre une fascinante vision: «Autour de cette vision du Christ comme point focal de l’histoire nous sommes un ! Si nous sommes divisés, la vision se brouille. La vision ne peut supporter la division sans s’effacer. Mais aucun, à lui seul, ne peut embrasser cette vision d’un regard qui soit total. Chacun a besoin des autres pour élargir le champ de sa vision».

L’après-midi nous écoutons Taras Dmytryk qui présente le travail de l’Institut d’études œcuméniques de l’Université catholique de Lviv, en Ukraine. Un travail important dans un contexte œcuménique plein de défis.

La lumière de la Parole

Tôt le dimanche matin, nous nous retrouvons dans la magnifique église romane de Saint Gabriel, à quelques pas de Pomeyrol. Pendant une heure et demie, sous la présidence du métropolite Stéphanos de Tallinn et de l’Estonie en concélébration avec l’évêque Athénagoras de Sinope et 4 prêtres, nous vivons une très belle liturgie orthodoxe dans cette chapelle aux murs nus, illuminée par des bougies et un rayon de soleil, éclairée par les icônes, et habitée par des chants en grec, roumain et français.

Le Père Syméon, supérieur du monastère de Saint Silouane, près du Mans (France), donne ce commentaire de l’Evangile: «Vous êtes la lumière du monde». «Pourquoi le Seigneur nous dit-il que nous sommes la lumière du monde, alors que la lumière c’est Lui ? La réponse est donnée à la fin de ce texte : nous sommes la lumière à condition de suivre ses commandements. Ils sont simples : «tu aimeras le Seigneur et ton prochain comme toi-même.». Pour être cette lumière, il nous faut donc aimer».

La radicalité de la Parole: Mérindol et les Vaudois


Après le petit déjeuner, départ pour Mérindol, dans le Lubéron, où le pasteur Horst Decker nous présente le Mouvement vaudois né au 12e siècle, qui se caractérisait par un fort attachement au texte biblique, en particulier au Sermon sur la montagne. Au 16e siècle, les Vaudois se rallièrent à la Réforme protestante. Mais les persécutions commencèrent et conduisirent à la destruction du village. Puis à sa reconstruction. Pendant la période qui a suivi la révocation de l’Edit de Nantes, la plupart des protestants pratiquèrent leur foi en cachette. Aujourd’hui la moitié du village est attachée à la foi protestante.

Qu’est-ce qui subsiste du témoignage des Vaudois dans cette région, se demande le vice-président de l’Association sur l’histoire des Vaudois du Lubéron, également diacre dans l’Eglise catholique? «Le fait d’approfondir leur message m’a aidé à retrouver les racines de ma foi. Cela m’a aussi ouvert à l’œcuménisme. Les Vaudois étaient attachés à la radicalité de l’Evangile, à le prêcher et à la liberté de conscience. Ils restaient attachés à leur Eglise, mais suivaient leur chemin. Ce sont des valeurs essentielles pour l’œcuménisme».

Vivre la Parole au quotidien: le Monastère de Sénanque

Après un repas fraternel dans un restaurant de Mérindol, nous visitons l’Abbaye de Sénanque, aux formes harmonieuses, qui se dresse fièrement, depuis plus de 850 ans, dans son vallon au milieu des lavandes en fleur. Frère Jean-Marie, son prieur, nous accueille et nous explique l’histoire de l’Abbaye et sa vie monastique: «Environ 300.000 personnes passent par l’abbaye. Cette réalité contraste avec la vie solitaire et d’union avec Dieu que cherchent les moines. Mais ils sont appelés à vivre ce contraste. En fait, il n’y a que deux choix possibles : soit fuir, soit accepter la réalité. Nous avons choisi de rester. C’est une occasion unique d’entrer en relation et de témoigner de notre vocation. Nous essayons de vivre de la Parole au quotidien par la prière continuelle et la lectio divina. C’est l’essentiel : rejoindre les gens au plus profond de leur être».

La Parole, ferment d’une vie


Le lendemain matin, nous reprenons l’approfondissement de notre thème de la Parole de Dieu pour la vie du monde, avec un témoin exceptionnel qui a cherché, sa vie durant, que la Parole de Dieu soit inspiratrice et critique: Michel Camdessus, ancien directeur de la Banque de France, du FMI et membre du gouvernement.

Celui-ci nous confie: «C’est l’occasion d’un retour sur ma vie et d’y découvrir les traces de la Parole…. J’ai appris à l’écouter dans les aumôneries d’étudiants. Trois dons m’ont été faits: le goût de la Parole, le sens de la communion avec les hommes et l’ouverture à leurs besoins».

Ce goût de la Parole l’a aidé à considérer le service de l’Etat comme un service à la communion. «Le monde du service public n’est pas facile : hostilités, inerties, incompréhensions, recherche de repères éthiques. L’Evangile ne donne pas de réponses directes, mais l’enseignement social chrétien m’a aidé à découvrir un trésor de références, comme de mettre au centre la personne humaine, la famille en tant que cellule fondamentale de la société, l’économie et la finance comme service, l’option préférentielle pour les pauvres… »

Après avoir proposé sept principes d’hygiène spirituelle, M. Camdessus conclut : «La Parole a été le ferment et l’instance critique de ma vie. Cette parole du prophète Michée m’a fait vivre: «On t’a fait savoir ce qui est bien, rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer la tendresse et de marcher humblement avec ton Dieu» (Mich. 6,8).

L’âpreté de la Parole !

A la fin de cette journée, nous nous retrouvons dans la chapelle de Pomeyrol pour la célébration de la Sainte Cène. Le pasteur Jean-Arnold de Clermont, membre du comité de l’Association, la célèbre en apportant une méditation sur le « Soyez toujours joyeux » de Saint Paul (Philippiens 4,3). « Comment recevoir une telle parole, se demande-t-il ? Avec l’insouciance de la jeunesse, avec le grand âge, où chaque jour nouveau est une grâce ? Mais avec la perte d’un frère sauvagement assassiné ? Avec le poids d’un monde injuste où des multitudes d’hommes et de femmes n’ont pas d’eau pour se rafraîchir ?…Non, Seigneur…ou au moins non, Paul, je ne peux pas être toujours joyeux…Je veux pourtant recevoir cette Parole. Toute la Parole est pour moi, même si elle me révolte…Il n’y a pas d’autre issue que d’apprendre à être joyeux, de se savoir « appartenir au Seigneur ». Hier, avant que je sois né ! Demain, quand tout sera récapitulé dans son amour ! …»

Unis autour de la Parole?

Le Père Benoît Standaert, bénédictin de l’Abbaye Saint-André à Bruges (Belgique) et bibliste renommé, donne la dernière conférence : «Unis autour de la Parole ?» Il faut souligner le point d’interrogation, car on lui a demandé de traiter de sujets controversés tels l’inspiration, la tradition et la régulation dans la vie ecclésiale.

Mais avant de les aborder, il tient à souligner tout ce qui nous unit. D’abord la lecture priante des Ecritures, qui nourrissent notre rencontre avec Dieu. Il appelle à retrouver l’esprit de la lectio divina selon la maxime patristique: «Quand tu lis il te parle ; quand tu pries tu lui parles».

Il invite aussi à la lecture « à grande enjambée » d’année en année : «Cette pratique nous rapproche les uns les autres et de nos racines juives. Plus nous sommes proches de nos racines plus nous sommes proches les uns des autres : C’est une de mes rares convictions…car plus j’avance, moins j’en ai, mais plus elles s’approfondissent ». Pour cela, un renouveau du lectionnaire est nécessaire.

La place nous manque pour rendre compte de la richesse de sa réflexion. Nous renvoyons au site internet de l’Association qui a mis en ligne sa conférence.

Sa dernière question nous fait réfléchir. Comme Jésus est mort en prononçant des mots de l’Ecriture : «Père entre tes mains je remets mon Esprit» (Ps 31,6) ; «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné» ? (Ps 22,1), quel est le verset de l’Ecriture dans lequel nous allons mourir? « Notre vie est-elle autre chose qu’un entraînement continu à bien lire «de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre intelligence et de toutes nos forces?»

Sa conclusion peut aussi être celle de ces beaux jours où nous avons fait l’expérience de la force vivifiante de communion de la Parole de Dieu : « Le point d’interrogation qu’on m’a proposé comme titre de ma conférence – «Unis autour de la Parole » ? – n’est pas juste. Nous sommes tous sous la Parole et cela nous unit. Cela devrait être notre commune conviction ; nous pouvons croître ensemble sous la Parole».

 

http://eiir.wordpress.com/

Publié : 22/10/2012

 

 

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