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La grammaire de la beauté

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ÉDUCATION - Parmi tous les projets mise en œuvre dans le cadre d’une nouvelle évangélisation, et les propositions visant un enseignement de la religion qui soit strictement lié à un projet cultuel, la pratique de certains enseignants d’utiliser les arts visuels mérite une attention particulière.

Il s’agit d’une véritable catéchèse de la beauté qui, tout en faisant connaître et en expliquant le mystère de chefs-d’œuvre artistiques – peinture, architecture, sculpture -, ouvre l’horizon sur le sacré et le divin.
A ce propos, deux religieuses italiennes, Maria Luisa Mazzarello et Maria Franca Tricarico, professeurs à la faculté des Sciences de l’Education « Auxilium », ont réalisé et publié un coffret de sept textes, édité par les éditions ‘Il Capitello’ et ‘Elledici’, sous le titre : « Enseigner la religion par l’art » (« Insegnare la religione con l’arte »).

Selon sœur Mazzarello, « transmettre la foi en parcourant les chemins de la beauté est certainement plus qu’une belle occasion à saisir pour rencontrer et pénétrer le mystère ».

« L’art, ajoute-t-elle, est une parole silencieuse et éloquente pour rencontrer Dieu. Car l’art est un lieu théologique, expression de la foi à travers les formules iconographiques. L’art est la voie du concret qui ouvre à la compréhension du transcendant ».

Pour en savoir plus sur une question d’aussi grande actualité et intérêt, ZENIT a rencontré sœur Maria Franca Tricarico.

Comment peut-on enseigner la religion en suivant des parcours artistiques ?
En ce XXIe siècle super technique, l’Eglise ne manque pas d’attirer l’attention sur l’importance du langage de l’art chrétien dont le but, aujourd’hui, comme par le passé, est celui de demonstrare invisibilia per visibilia, c’est-à-dire ‘expliquer ce qui est invisible par ce qui est visible’.

Par expérience, et pour avoir discuté de cela avec des enseignants, il s’avère que le recours à l’art est une voie à parcourir. L’art, comme Jean-Paul II avait écrit dans sa lettre aux artistes, est par nature une sorte d’appel au Mystère. L’art est donc un langage qui, à travers les formes symboliques, révèle aux élèves, et pas seulement à ceux des écoles supérieures, mais dans les petites classes aussi, les « choses de Dieu ». Nos jeunes d’aujourd’hui sont un peu comme ces « illettrés » dont parlait Grégoire le Grand, car c’est « en voyant » que ceux-ci comprenaient. Cela vaut aussi pour l’école. L’expérience nous dit que pour les enfants l’image est plus éloquente qu’un seul discours, qui doit néanmoins être récupéré, et peut-être même justement à partir d’une œuvre d’art.

En définitive, le parcours artistique dans l’enseignement de la religion signifie se réapproprier la tradition ancienne, l’actualiser, considérer l’art comme un « texte » qui nous redit la parole de Dieu et, dans le cas de l’art contemporain, comme un texte qui laisse entrevoir le religieux et la dimension spirituelle par le biais aussi de la précarité existentielle de l’homme.

Concrètement, en classe, les œuvres d’art doivent être proposées comme un texte-document, comme une exégèse concrète, comme une exégèse figurative des Ecritures. Dans les faits, pour l’analyse des œuvres, on peut prévoir :
? une présentation et une observation de l’œuvre d’art: on demande aux enfants de regarder attentivement tous les éléments présents dans l’œuvre proposée et d’en faire une liste (description pré-iconographique);
? passer de la description de l’œuvre à l’interprétation symbolique: on invite les enfants à découvrir que tous les éléments présents dans les œuvres de différentes époques ont quelque chose à nous transmettre, et tenter une interprétation; on provoque des interrogations qui permettent de formuler des hypothèses de sens dont il faudra ensuite chercher confirmation dans des sources de référence,  en particulier dans les textes de la Bible comme source privilégiée. Tout cela pour découvrir les éléments de sens dont le texte-art est porteur (analyse iconographique et interprétation iconologique).

Par ailleurs, on peut prévoir une réexpression des contenus transmis par l’œuvre d’art en se servant de la production des enfants : c’est le moment de la vérification des compétences acquises concernant la lecture et la compréhension de l’œuvre d’art, laquelle nait toujours d’une idée à la fois biblique et théologique qui se matérialise en personnages, formes, couleurs, volumes, dispositions spatiales, etc.

Les enfants sont invités à assumer les attitudes suivantes: garder le silence pour faire travailler l’imagination, extérioriser ses idées, dialoguer, produire individuellement et/ou en groupe. De cette façon la classe se transforme en « atelier d’art » où la force de l’imagination et de la créativité se trouve stimulée au plus haut point par les processus de réinterprétation et de réélaboration.

Une grande attention didactique doit être donnée au choix des œuvres. On exclura les œuvres avec trop de détails inutiles et où les effets de scène prévalent; de même qu’on écartera ceux qui « infantilisent » le Mystère. On choisira plutôt des œuvres dominées par la simplicité et allant à l’essentiel, ainsi que des œuvres qui pénètrent les Saintes Ecritures, les ré-expriment, les interprètent et les actualisent.

Ce choix découle de la conscience que l’art est un texte complexe non pas dans le sens où il serait difficile, mais parce qu’il renferme une multiplicité d’éléments reconductibles à divers aspects du fait chrétien. L’attention pédagogique et didactique que l’on demande est alors de proposer aux élèves des expressions artistiques en fonction de leur âge et de leurs capacités cognitives, en sachant bien que toute trace, toute expression de l’art chrétien est un texte qui peut être lu, compris et interprété à différents niveaux.

En définitive, l’art chrétien est, dans l’action didactique, une voie à parcourir, même si cela demande de la part de l’enseignant un « équipement » particulier de connaissance et une passion pour l’art. Mais tout cela s’acquiert grâce à une formation et à une contemplation continue.

C’est pour cette raison, qu’au cours des années, avec une de mes collègues, j’ai réalisé la publication des sept textes de la Collection « Enseigner la religion par l’art » (Elledici), dont le but est précisément d’aider les enseignants dans leur formation. Ces textes s’adressent aussi aux étudiants des Instituts supérieurs de Sciences religieuses et aux catéchistes.

De quelle manière le christianisme et l’art se recoupent-ils ?
Saint Augustin relève que la beauté de l’art s’offre à nos yeux comme un bien qui dérive de la beauté de Dieu. De toute évidence, quand on considère l’art qui dit les « chose de Dieu » il faut avoir bien à l’esprit ce que sont la beauté de la forme et la beauté de l’expression/contenu. Saint Bernard, polémique à l’égard de l’art de son époque, parlait de deformis formositas (beauté déformée) et de formosa deformitas (belle distorsion).

La possibilité que les formes déformées et altérées soient de belles formes dérive de leur expressivité. Sur cette question,  au gré des époques et sociétés, la réflexion sur l’art a amené à se demander si une œuvre d’art doit être ramenée à son contenu ou à sa forme. La réponse, à mon avis, doit être recherchée dans une réflexion.

Le contenu d’une œuvre peut susciter du plaisir pour la moralité du sujet représenté, pour son réalisme, etc.; la forme peut susciter du plaisir pour son harmonie, sa symétrie, etc. Cependant, même si contenu et forme sont faciles à distinguer, ils ne sauraient être qualifiés d’artistiques séparément; car il n’ont d’artistique que leur relation et interaction. Donc il est tout à fait faux de relier la « grandeur » d’une œuvre uniquement à son contenu (beau ou laid éthiquement) ou à sa forme  (belle ou laide esthétiquement).

L’art contemporain a bouleversé les canons traditionnels du beau, produisant des œuvres aux couleurs le plus souvent criardes, où les figures, les formes, apparaissent en général discordantes. C’est comme si l’art voulait exprimer les larmes de la souffrance des hommes.  Une sorte de « liturgie pénitentielle ».

Alors que signifie tout cela ? Que l’art contemporain a transformé  la laideur en vraie beauté ? Les termes du problème doivent être posés autrement: l’art se défigure – et c’est ce qui fait sa beauté, sa grandeur – pour représenter le mal du monde, les pathologies de la réalité. Et quand nous parvenons à voir au-delà du réel d’une œuvre, il nous est possible de saisir son intériorité. Ce qui veut dire, en d’autres termes – et là nous saisissions l’intersection entre l’art et la religion –  que la beauté transcende l’esthétique car le beau trouve son archétype en Celui qui, de lui-même, a dit ego eimi ho poimèn ho kalòs (Je suis le bon/beau Pasteur, Jn 10,11 .14), en Celui qui , bien qu’étant « le plus beau, comme aucun des enfants de l'homme  (Ps 45,3) est devenu l’Homme des  douleurs, Celui qui n’était ni beau ni brillant pour attirer nos regards et devant lequel  on détourne la face (cf Is 53,2-3).

Saint Augustin dit que « ces affirmations des Ecritures sont comme deux trompettes jouant de manière différentes  mais où  un seul même Esprit souffle de  l’air à l’intérieur. La première dit: Beau d’aspect, come aucun des enfants de l’homme; et la seconde, avec Isaïe, dit: nous l’avons vu : il n’tait ni beau ni brillant. Les deux trompettes sont jouées par un seul et unique Esprit; ce ne sont donc par leurs sons qui sont discordants. Tu ne dois pas renoncer à les écouter, mais essayer de les comprendre».

L’art s’inspire d’une infinie de sujets: politiques, sociaux, philosophiques, en plus d’épisodes des Saintes Ecritures. Ainsi l’art, qu’il soit spécifiquement religieux, ou qu’il renferme une certaine dimension religieuse, est une discipline qui ouvre au transcendant et, d’une certaine mesure, le révèle. Ou, pour reprendre la pensée de Paul VI, « La matière doit devenir Verbe ». En ces termes, l’art devient pour nous un instrument de révélation anthropo-théologique.

En effet, jaillissant des racines de a Révélation, l’art chrétien n’est pas de l’art pour l’art; il a un objectif religieux bien précis: rendre visible l’Invisible. Et sur cette voie il s’affirme progressivement. Donc l’art doit être compris come une expression de la transmission du Credo chrétien dans la mémoire des siècles (traditio ut visio).

Que voulez-vous dire quand vous déclarez que le chemin de la beauté est une voie pleine de ressources pour transmettre la foi ? En quoi la beauté ouvre-t-elle des fenêtres pour arriver à Dieu ?
En un certain sens, j’ai déjà répondu à cette question. J’ajouterais juste une considération sur la « beauté ». J’emprunte à Dostoïevski une très belle page de son livre «  l’Idiot ». Là où, précisément,  le jeune athée Hyppolite pose au prince Myshkin (image du Christ) une question cruciale: «Est-il vrai, prince, que vous avez dit, une fois, que la beauté sauverait le monde? Messieurs - cria-t-il en s’adressant à toute la société : — le prince assure que la beauté sauvera le monde. Quelle beauté sauvera le monde ? ». Le prince qui, avec infinie compassion et amour est au chevet d’Hyppolite mourant de phtisie à 18 ans, ne répond pas, reste en silence comme pour témoigner que  « la beauté qui sauve le monde »  est l’amour qui partage la douleur, est la beauté rédemptrice du Christ.

Alors la contemplation du Christ « beau parce que bon » dans son mystère d’Incarnation et de Rédemption est la source à laquelle l’artiste puise son inspiration pour exprimer le mystère de Dieu et le mystère de l’homme sauvé en Jésus-Christ.
Dans la kénose du Fils de Dieu, se rejoignent le beau, l’éclat et la forme, les moments théophanique et esthétique. Christ est Dieu qui est mort et ressuscité pour sauver l’homme : c’est ainsi que devrait être le vrai visage de l’art qui conduit à Dieu.

Comment réagissent élèves et parents à un enseignement de ce genre?
Je laisse cette réponse aux paroles de certains enseignants qui ont suivi des parcours artistiques dans l’enseignement de la religion. « Le texte-art a rendu les enfants actifs dans la recherche, les a motivés et entrainés vers des formes de communication où, au-delà de l’apparence, il est possible de saisir les significations les plus profondes du mystère. Il les a ouverts au mystère en parcourant la voie de la beauté ».

«Avec l’art, la religion a pris une dimension culturelle qui lui a permis de s’affirmer à l’école».
« Travailler ensemble sur l’interprétation du texte-art a aussi aidé les enfants en difficulté à s’exprimer plus facilement. Les résultats obtenus ont souvent dépassé mes propres attentes».
Une directrice d’école a dit: « Avec l’art, la religion s’est gagnée une place de choix dans l’école publique ».

On peut résumer ce que pensent les élèves de l’utilisation du texte art en citant la phrase d’une enfant du primaire: «  Maîtresse, l’art est plus facile à mémoriser ».

Et il ne manque pas de cas de parents d’élèves appartenant à d’autres confessions, ou de parents n’ayant inscrit leurs enfants à l’heure de religion qui, après avoir su que l’enseignante utilisait l’art, ont demandé à ce que ceux-ci puissent assister aux cours. De même que, pour les mêmes raisons, on a eu des demandes d’élèves du supérieur. A propos de ce dernier cas, l’enseignante remarquait que certains d’entre eux aujourd’hui vivent comme si Dieu n’existait pas (etsi Deus non daretur). Et les médias, très souvent, sont complices de cela. Le “bel” art peut alors être un antidote à cela: la via pulchritudinis peut être proposée – à l’école aussi – comme un itinéraire privilégié par rapport à celui de la beauté éphémère qui blesse les personnes dans leur dignité, mais aussi comme antidote à une  bonté plate, c’est-à-dire perçue uniquement comme un acte charitable, social.

Au contraire, la « voie de la beauté », à partir de cette expérience de rencontre avec la beauté de l’art qui suscite l’étonnement, peut permettre à l’esprit de s’élever, d’aller vers cette Beauté créatrice de chaque beauté. S. Irénée dans son traité Adversus haereses, écrit: «Visio Dei vita hominis/la vie de l’homme c’est de voir Dieu».

Ce parcours peut-il constituer les bases pour une « grammaire de la beauté » en cette année de la foi?
Sans aucun doute. Dans tout ce que j’ai dit, je pense qu’il apparait clairement que l’art, le « beau/le bon », s’offre pour un parcours possible, révélateur de la bonté/miséricorde de Jésus. L’art ainsi compris est un instrument pour une nouvelle évangélisation; il est un vrai « lieu théologique », qui conduit à la contemplation du mystère de Dieu et de sa manifestation épiphanique dans le Christ triomphant sur la mort et la douleur.

 


http://www.zenit.org

Publié : 03/10/2012

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